Vendredi 6 mai
Ce matin nous nous réveillons en espérant qu'Alex, avec qui nous avons rendez-vous, saura dans quel village doit se dérouler une cérémonie funéraire... Il arrive à 09:00, toujours aussi souriant, et nous tend les clés d'une moto qu'il vient de louer : petit instant de confusion, maman et moi ne savons pas conduire ces engins, il nous faut absolument un chauffeur ! Alex s'absente et revient vingt minutes plus tard, un de ses copains accepte de jouer ce rôle moyennant 50 000 roupies. On enfourche les motos et c'est parti pour une journée que nous n'oublierons certainement jamais.
En chemin, nous nous arrêtons pour acheter quatre kilos de sucre, un présent pour la famille du défunt. La cérémonie a lieu près de Suaya, à environ 30 km au sud de Rantepao : nous allons assister à la deuxième journée d'un 'tomate', la cérémonie funéraire chez les Toraja qui se déroule sur trois jours.
Après ¾ d'heure de route et de paysages à couper le souffle, nous arrivons au hameau de Bau. Un grand nombre de villageois hommes, femmes et enfants, portant le deuil discutent, assis sous les tongonans, les maisons traditionnelles dont nous parlions dans notre précédent post. Alex gare la moto près d'un cochon saucissonné à des bambous pour faciliter son transport ; encore vivant, mais plus pour longtemps, deux hommes déjà le soulèvent et descendent la colline, nous les suivons et débouchons sur une clairière...
Une maison au milieu des rizières, entourée par des cabanes provisoires en bambou pleines de convives ; face à moi, un porc tente de libérer sa patte ficelée à un poteau en criant ; derrière lui, quatres hommes s'affèrent à découper un buffle en quartiers, la tête d'un autre traine à ses côtés, les nerfs du cou continuent de frémir. Cette boucherie en plein air, me retourne l'estomac et je commence à douter de pouvoir assister au sacrifice du prochain animal...
Les cris des cochons que l'on apporte par dizaines irritent mes tympans ; posés en plein soleil, les pauvres bêtes halètent et réclament de l'ombre... Une simple feuille de palmier sur la tête et elles s'apaisent. Non loin de là, deux hommes commentent les évènements à l'aide d'un micro branché à une sono.
Quelques touristes sont présents mais parmi cettte foule – plus de 500 personnes – nous passons quasiment inaperçus. Alex nous invite à offrir notre sucre à la famille, il nous conduit dans l'une des cabanes de bambous. Le sol est glissant, nos chaussures pleines de boue, nous les retirons en entrant comme le veut la tradition. Deux femmes nous apportent du thé, du café et des gateaux que nous grignotons avec plaisir. La vieille dame dont on 'fête' les funérailles aujourd'hui est décédée quinze jours plus tôt : la cérémonie a été rapidement organisée ; certains corps peuvent attendre, dans les maisons, plusieurs mois, voire plusieurs années avant que la famille ne réussissent à épargner l'argent nécessaire à leur inhumation !
Tout près de nous, deux jeunes femmes se font maquiller, coiffer et habiller : elle portent un superbe costume traditionnel rouge, orange et jaune, les couleurs Toraja.
L'annonce est faite, le prochain buffle approche ; il passe devant nous placide, s'arrête devant les têtes des précédents sacrifiés sans broncher, un homme attache sa lanière au poteau planté dans le sol... l'idée de voir le coup fatidique être porté m'effraye, je m'éloigne. Maman, plus courageuse, reste, appareil en main ; lorsque je reviens, l'animal est affalé sur le sol, un seul coup de poignard dans l'artère a suffit, il mettra moins de deux minutes pour expirer.
Alex nous emmène vers l'arrière de la maison, une centaine de personnes patiente pour présenter ses condoléances ; autour d'elles, des cochons trainent au sol attachés à des bambous, d'autres sont morts et leur découpe commence, beaucoup sont déjà en train de cuire.
On s'étonne, on s'émerveille par tant de monde et d'agitation. On s'insensibilise aux cris des cochons même si je ne résiste pas à couper quelques branches pour les protéger du soleil, un geste qui plait et me vaut des remerciements. Nous apprendrons que c'est près de cent cochons qui seront ainsi tués et cuisinés pour nourrir tous les convives.
On goûte au cochon cuit dans du bambou avec légumes et piments, je fais un peu semblant et ne touche pas à la viande, maman s'y risque plus mais n'en raffole pas. Les heures passent, nous sommes fascinées. Il ne devrait pas se passer autre chose ce jour que l'accueil de tous les visiteurs qui viennent présenter leurs condoléances, offrir et partager de la nourriture... Peut être que d'autres buffles seront sacrifiés, mais nous préférons repartir en début d'après-midi. Nous reprenons nos petites motos pour sillonner ces merveilleux paysages de rizières et de montagnes et visiter quelques sites :
- LEMO, 10 km au sud de Rantepao : le site le plus connu du pays Toraja. Sur la paroi rocheuse, une série de balcons ornés de 'tau tau'. Selon la légende locale, ces tombes seraient celles des descendants d'un chef Toraja qui régna sur le district environnant il y a des siècles et seuls ses descendants peuvent utiliser l'endroit. Les personnages ont les bras tendus comme pour une acclamation ; la symbolique serait une main donne et l'autre reçoit !
- KAM BIRA : les baby graves, tombes de nouveaux-nés creusées dans le tronc d'un arbre ; une tradition qui ne se perpétue plus contrairement aux autres : la sève de l'arbre apporte le lait dont l'enfant a besoin après sa mort...
- LONDA, 5 km au sud de Rantepao, peut-être le site le plus impressionant de l'après-midi : sur une falaise, des 'Tau tau' sur un balcon gardent l'entrée de deux grottes funéraires où sont entreposés, des cercueils. Un villageois, parlant très bien français, nous accompagne en portant une lampe-tempête ; l'ambiance est un peu oppressante, il faut se plier pour rejoindre le coeur de la grotte. Parmi d'autres ossements, deux crânes posés dans un coin : ce sont les Roméo et Juliette locaux : dans les années 1970, ces cousins germains s'aimaient mais n'ayant pas le droit de vivre ensemble, ils se sont suicidés. Dans la grotte adjacente, des cercueils sont empilés en vrac, sous le poids cumulé, ceux du bas s'écrasent et s'ouvrent... Londa est aussi connu pour le travail du bois de ses artisans ; un tau tau est en cours de fabrication d'après photo du défunt : la tradition perdure.
Une averse menace, nous rentrons fatiguées mais ravies de notre journée...
Samedi 7 Mai
Suffisamment d'émotions hier pour s'autoriser à ne rien faire ; enfin, ne rien faire est tout relatif, nous avons du retard sur le blog et quelques 'posts' à rédiger, ce que nous prennons le temps de faire Pause déjeuner au Mart's Café : l'ambiance y est beaucoup plus calme qu'en soirée...
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